Tillier, Historique : Verrex.

Historique de Verrès par Jean-Baptiste de Tillier

Source : Jean-Baptiste de TILLIER,
Historique de la vallée d'Aoste [1737].
Aoste, Imprimerie ITLA, 1966. p. 188-191.

Sur une haute roche faisant face d'un costé sur le bourg et plaine de Verrex et de l'autre sur le grand chemin qui conduit en la vallée de Challand, la gorge du torrent entre deux, il y à un tres fort chateau appellé la tour de Vertex.

Ce n'est pas a la verité un ouvrage des Romains. Mais si on le considere avec attention, on trouvera que, quoyque plus moderne de quatorse siecles, qu'il ne cede gueres a ceux tant vantés de cette ancienne et puissante nation. Et l'on peut dire sans exageration que c'est un des plus solides et plus fameux batiments qu'un vassal ait peu faire construire dans le domaine d'un prince souverain ou celluy-cy y tient le rang d'un des plus renommés.

Il ne paroit de loin qu'une grosse tour quarrée de douse toises de hauteur, sans compter l'elevation du couvert ny les souterrains, et de trese, toise et deux tiers de largeur de chaque face, surmontée d'un rang de gros menthons de pierre de tallie, formant des meurtrieres qui regnent tout à l'entour, sur les quelles deborde le couvert.

Cette tour est ouverte au milieu pour donner le jour a une place. Un large degré, | dont les marches sont de pierre touttes d'une piece, l'environne pour donner entrée aux appartements de ce vaste bastiment.

Les cantons, les cordons, les montres des fenestres, des portes, des armoires et les lambris des cheminées sont aussi tous de pierre de tallies tres artistement travalliés. Ces derniers surtout sont d'une grosseur prodigieuse et on a peine a comprendre comme on a peu remuer et mettre en oeuvre de si grosses et lourdes masses.

Au milieu de cette tour il y à une cisterne toutte creusée dans le roc, qu'on dit se remplir en partie d'une source d'eau vive et en partie par l'ecoulement des eaux que les aqueducs des couverts y conduisent, en sorte qu'elle ne pouvoit iamais tarir.

Outre les appartements pour la demeure des personnes, i1 y a dans cette tour ceux destinés a servir de magasins, de prisons, d'arcenal et d'archives, son four, son moulin et tout ce qui peut etre necessaire a une forteresse bien ordonnée et a la commodité des logements.

Ce vaste batiment est environné de fortifications a la moderne, avec des embrasures autrefois garnies de bonnes pieces d'artillierie, de fonte, avec les armoiries de Challand.

La premiere et principale entrée dans ces fortifications est deffendue par une porte de fer avec un pont levis qui traverse sur un precipice de la pente naturelle du roc.

A touttes ces fortifications exterieures on a aiouté un grand et vaste parc, tout fermé d'une closture de murallies tres fortes, serpentants et formants des angles sur les inegalités de ce rocher couvert de mousse et de quelques broussallies, sur lequel cependant il y croit encor assés d'herbe pour servir de pasture a de bons trouppeaux de moutons.

Cette tour etoit l'endroit ou les seigneurs comtes de Challand, lors qu'ils estoint dans ce haut point d'elevation, tenoint leurs escritures et leurs mellieurs effets avec une garnison.

Mais c'est grand domage qu'elle soit a present si fort negligée, et que bien loin d'y faire rester quelqu'un pour en avoir du soin, on la laisse au contraire à l'abandon sans quasi la fermer, de maniere qu'elle commence a s'en aller en ruine. D'autant plus qu'entre tous les monuments que l'illustre maison de Challand a laissé sur pied en fait de batiments, quoy que fort considerables d'allieurs, comme sont ceux entre autres des chateaux d'Issogne, de Chatillion, de Fenis et d'Aymaville, il n'y en a point qui fasse tant eclater la puissance ou elle à eté autrefois, comme laditte fameuse tour de Vertex.

Le seigneur Yblet de Challand, pere du comte François, fit batir la seule tour sur la fin du quatorsieme siecle, ainsy qu'on l'a gravé en vieux caracteres a une pierre de marbre existante sur la premiere porte, en ces termes: « Dominus Eballus de Challand et Montis Ioveti aedificare fecit hoc castrum », et ce dans le meme endroit ou une des familles qui avoit jurisdiction sur Verrex avoit auparavant sa maison forte.

Le seigneur comte René de Challand, mareschal de Savoye, y fit ensuitte edifier dans les commencements du sesieme siecle touttes les fortifications modernes exterieures. Il les fit aussi garnir de canons de fonte qu'il fit venir d'une | fonderie qu'il avoit en sa principauté souveraine de Vallengin en Suisse.

Tous ces edifices, fortifications et armes, n'ont pu se faire sans des depenses excessives. Des connoisseurs modernes qui les ont examinées et taxées en gros sur le lieu, les ont faittes monter a beaucoup plus d'un million de livres.

Aptes la mort sans enfans males de ce dernier comte de Challand, le duc Emanuel Philibert fit mettre garnison dans cette forteresse, commandée par un capitaine qu'il subordonna au gouverneur du fort de Bard.

Les princes ses successeurs ont continué a en faire de même jusques a l'année 1661 que S.A.R. le duc Charles Emanuel second la fit evacuer et conduire les canons, les armes et la munition au fort de Bard.

Elle à du depuis eté rendue a sa famille lorsque les seigneurs barons de Fenis et de Chatillion eurent en 1696 obtenu l'arrest de revindication et les investitures du comté de Challand, mais sans armes et sans artillierie et avec la reserve au souverain de pouvoir s'en servir et y mettre garnison dans touttes les occasions qu'elle jugera etre de son service.

Ainsy on ne doit pas s'etonner si cét insigne batiment est ainsy negligé, puisque s'il etoit tenu par les seigneurs, a qui il appartient legitimement, dans l'ordre et avec le decore qu'il etoit autrefois, outre la grande depense a la quelle il engageroit le dit seigneur comte de Challant, qui ne sçauroit y suffire quant a present avec ses revenus chargés de tant de pensions, c'est qu'il pourroit inspirer de la jalousie, la politique moderne de nos augustes souverains n'etant pas sur cét article si facile que de permettre a des vassaux ses suiets d'avoir a leur disposition de semblables forteresses ainsi munies, qui devroit cependant etre envisagée comme d'une tres petitte consideration par rapport a leurs forces presentes: « altri tempi, altre cure ».

Le bourg de Verrex et son territoire ont etés anciennement sous la jurisdiction indivise des seigneurs de trois differentes familles, des quelles la premiere ne portoit que le seul nom de Verretio, la seconde avoit celluy d'Alexini et la troisieme de Turrillia.

Thibaut de Verretio à eté le dernier male de la premiere et mourut peu aptes les audiances generales de 1368, aux quelles il intervint encor. Il faut que son fief ait eté devolu a la couronne faute de successeurs, puisque le comte Amé de Savoye surnommé le Rouge; apres avoir acquis la portion de jurisdiction du seigneur Vulliermet Alexini, infeuda, environ l'an 1390, le bourg et territoire de Vertex avec le droit du peage au seigneur Yblet de Challand, chevalier du grand ordre de Savoye et lieutenant general en Piemont, qui y fit batir la tour dont on a parlé cy devant.

Quant a la portion des seigneurs de Turrillia, Pierre de Challand seigneur de Chatillion l'avoir deia acquise precedament et revendue ensuitte aux seigneurs Jean et Jaquemin freres de Challant, pere et oncle du dit seigneur Yblet, ainsy qu'en conste de la reconnoissance que ce dernier seigneur en a passée au comte Amé par acte du dixneuf aoûst mille quattrecentneuf, reçeue par Jean Ballay, notaire imperial et secrettaire du mesme prince.